Les Inrocks – 25 mai 2011
Incroyablement spectaculaires sur scène, grands maîtres du do it yourself, la formidable troupe anti-crise québécoise Misteur Valaire sort ces jours-ci son explosif Golden Bombay: entretien.
Vous venez tous de Sherbrooke, au Québec. Que pouvez-vous m’en dire ?
Luis : Oui, nous sommes tous les 5 de Sherbrooke. Sherbrooklyn, comme il s’est dit à un moment. C’est une ville étudiante. Au niveau musical, je pense que c’est important de mentionner que Sherbrooke peut de l’age de 6 ans jusqu’à l’age de 25 ans, te donner une formation musicale. Tu peux commencer à l’école Sacré Cœur, qui est une école primaire (environ de 6 à 12 ans), qui est une formation de musique intense. Puis dans le secondaire, il y a aussi des formations musicales, plus jazz, intense. L’université de Sherbrooke aussi te permet de poursuivre ton éducation. Au Québec, on ne retrouve pas vraiment ça ailleurs qu’à Sherbrooke.
D’où ce terroir musical, à Sherbrooke ? On a même parlé de Sherbrooklyn, à un moment…
Luis : Y’a un bon bassin musicien, de par les étudiants qui habitent Sherbrooke, y’a des gens qui ont envie de faire de la musique. Mais la scène Sherbrookoise, en terme de produire des spectacles…
Roboto : C’est assez mort…
D’où le fait d’aller à Montréal…
Thomas : C’est ça. Sherbrooke, ça devient de plus en plus douchebag. Luis :Des mecs qui prennent des protéines en poudre en faisant du fitness…(rires) Sinon, ça dépend, c’est vraiment des cuvées… Comme nous et l’effet Sherbrooklyn qui a un peu fait jaser certains medias à Montréal, ça a été un peu lancé comme une blague, un peu comme le "Son du Lac Saint-Jean" -Fred Fortin, tous ces gars-là. Dans notre cas, c’est juste une gang d’amis qui déménagent en même temps et qui forment certains groupes en même temps, puis c’est lancé des entrevues comme une plaisanterie, et c’est repris : les journalistes ont souvent besoin de ce genre de trucs-là…
Justement, vous dîtes bande d’amis, vous vous connaissez depuis que vous êtes gamins ?
Luis : Depuis très longtemps ouais. Je connais France depuis 20 ans, et pour les autres, ça fait environ 19 ans qu’on se connaît. On avait peut-être 6 ans : il y avait deux groupes de potes qui se sont réunis, moi et Jules d’un côté, les trois autres de l’autre.
Vous avez commencé à faire de la musique ensemble aussi jeune ?
Luis : Ouais, on faisait des jams chez mon père. Nous cinq à jammer, c’est peut-être vers 15 ans, mais les gars jouaient déjà de la musique ensemble, depuis 13 ans. Moi, j’ai commencé à jouer de la batterie avec Jules à 7 ans, les autres ils jouaient à l’école ensemble depuis longtemps déjà.
D’où la cohésion extrême, technique et mentale, qui semble se dégager du groupe…
Luis : C’est un peu dur d’avoir du recul par rapport à ça, mais ça doit certainement aider, juste le fait qu’on se connaisse depuis tant d’années, qu’on passe autant de temps ensemble, dans un van, sur les routes.
Thomas : Sentir l’autre… L’autrui… (rires)
Vous avez tous chacun écouté vos trucs, vous avez chacun vos influences, chacun vos goûts où est-ce que tout s’est, petit à petit, mélangé ?
Luis : C’est un mélange des deux en fait, on fait découvrir beaucoup de musique aux autres. Et de plus en plus, surtout qu’on passe de plus en plus de temps dans un camion justement. On a fait l’aller-retour Austin-Montréal récemment, ça fait 44h aller, 44h retour, donc ton iPod commence à être desséché, vers la fin. Mais on a quand même toujours consommé un peu le même genre de trucs, ça s’est rapproché de ce qu’on jouait aussi. Mais c’est extrêmement large.
Justement, ça va de quoi à quoi ?
Thomas : Si on fait l’historique de la musique qu’on a écoutée, au début c’était très très jazz –c’est ce qu’on étudiait. On est arrivé plus dans la pop un peu plus tard que les autres personnes autour de nous. Louis qui jouait un plus de rock que nous… Puis on s’est mis à écouter de l’électronique, du hip-hop ; beaucoup de hip-hop.
Vous devez être un peu boulimiques, musicalement…
Luis : Je ne suis pas du genre à écouter tout ce qui sort absolument pour écouter tout ce qui sort. J’ai plus tendance à vider un album jusqu’à ne plus pouvoir écouter le CD. Au sein du groupe, on est un peu entre les deux…
Quand vous avez commencé à faire de la musique ensemble, en groupe, c’était pour le fun ?
Luis : A la base à partir 13 ans, vous vous étiez dans le jazz, au niveau académique -puis c’est devenu plus qu’académique, c’est devenu vraiment une passion. On formait comme une espèce de quartet ou quintet de jazz. Mais on a formé quelque chose de plus concret vers 15 ou 16 ans.
Thomas : C’est sûr qu’au début, le but était seulement d’en vivre. Mais on savait pas comment qu’on allait en vivre, on ne savait pas si on allait devenir de purs techniciens instrumentaux. Et finalement, c’est devenu ce que c’est : un groupe de copains.
En gros y’a jamais eu de doute sur le fait que vous alliez faire de la musique ensemble ?
Luis : Les quatre gars surtout, qui avaient l’esprit très très jazz, ils voulaient perfectionner leur instrument, c’était leur but : l’essentiel était de se concentrer sur la musique. Quelque chose que j’ai ensuite appris à connaître, et qui a fini par m’impressionner. Moi j’étais plus "tant que ça marche tant mieux, puis on en profite" : ça c’est un esprit plus rock, et je pense que le groupe résulte du mélange des deux.
Et comment le son de Misteur Valaire s’est-il formé, comme l’alchimie est-elle venue ? Il vous a fallu du temps ?
Luis : Je crois que l’instrumentation y est pour beaucoup : les cuivres donnent par exemple une tonalité particulière au son, et le background jazz structure pas mal de nos idées. Le reste est justement le mélange de toutes nos spécialités, de tout ce qu’on écoute, et c’est assez large. Mais le son du groupe a évolué avec le temps. Au début c’était hyper jazz expérimental…
Thomas : Le son de Golden Bombay est plus récent.
Luis : Friterday Night, notre précédent album, était vraiment plus expérimental. Mais il correspond à l’envie de se frotter un peu plus à l’électronique, et au moment où on est arrovés à Montréal. On y entend quand même les mêmes genres d’instrumentation, mais le fait de rapatrier l’electro, qui a une couleur électronique assez spécifique chez nous, a donné le son de Golden Bombay. Les évolutions ont été naturelles. On a gardé nos instruments du début, je pense aux cuivres-batterie-percussions-basse, puis on a rajouté par dessus, au fil du temps. C’est comme ça que ça a donné naissance au son plus Friterday Night, qui a ensuite découlé vers Golden Bombay.
Jules : On a maintenant une palette de plan, de sonorités entre les mains, et autant de possibilités que l’on veut pour en jouer, aller vraiment plus acoustique ou vraiment plus dans l’électro. Et la palette est appelée à encore évoluer, selon les envies, selon le matériel, selon tout ce qu’on veut.
Misteur Valaire semble presque être plus un esprit qu’un son, non ? Quand on écoute vos disques, et plus encore quand on vous voit sur scène, votre musique est une sorte d’entre deux entre un côté très savant et un autre plus entertainment, plus pop, très visuel…
Thomas : Je sais que les gens disent qu’il y a comme un décalage entre le live et le CD, mais on essaye de plus en plus de concilier les deux.
C’est quelque chose que vous recherchez ce décalage, cette espèce de mélange de musiques ?
Luis : Ce décalage vient peut-être du fait qu’on vient d’un milieu musical plus "sérieux", qu’on a côtoyé beaucoup de gens qui sont restés dans ce domaine plus intellectuel. Mais à force d’être ensemble, de faire de la musique tous les jours, une forme d’autodérision est née dans le groupe : c’est le seul moyen pour nous rester de forts. C’est peut-être en réaction, justement, à notre milieu d’origine. Et on assume de plus en plus notre rôle de party band, pour faire se lever, pour faire réagir des foules. Et ça fait aussi beaucoup de bien, on en parlait ensemble récemment : si on faisait de la musique plus sérieuse, de la musique où les gens nous scrutent sans s’amuser, ça nous déprimerait sans doute pas mal.
Avez-vous l’impression de répondre à un besoin de s’amuser, de danser, de se défouler que pourraient avoir les gens ?
Luis : Oui, c’est aussi un peu notre rôle de divertir les gens, d’amener une certaine légèreté.
Jonathan : J’ai l’impression aussi que les gens ressentent l’énergie, l’autodérision dont Louis parlait : c’est aussi cette autodérision qui leur permet de se laisser aller. C’est elle qui brise des barrières, une forme de tabou. Les gens s’en foutent, et peuvent se déhancher un peu.
Mais vous n’avez pas peur que ce côté festif prenne le pas sur votre musique ?
Luis : Si, c’est important pour nous de contrôler cet équilibre. On ne veut pas se prendre au sérieux, mais on ne veut pas être un groupe de clowns non plus. On n’est pas des humoristes. Tant que la qualité musicale est là, les gens comprennent ça.
Thomas : On se force pas à faire rire, quand on veut faire rire c’est avant tout pour nous divertir nous entre nous.
Tu disais que vous ne vouliez pas être pris pour des clowns, mais il y a quand même un côté cirque sur scène, hyper chorégraphié, avec des tenues très précises…
Thomas : Il faut que ce soit un cirque, mais un cirque peu ringard… Ca fait partie de l’autodérision dont on parlait.
Jonathan : Ca a dû commencer en 2002, à Sherbrooke, avec un type qui manipulait des balles de tennis dans des bas-nylon, trempés dans un liquide fluorescent. Sauf que le liquide ne s’allumait pas dans le noir. (rires) Gros malaise. Et le type en question ne voulait pas sortir de scène, il a presque fallu le pousser…
Et sur scène, vous avez l’impression d’avoir passé un stade, ces derniers temps ?
Thomas : Quelques petits stades j’ai l’impression… Le spectacle en soi a beaucoup évolué, à tous les niveaux. Nous-mêmes avons évolué, et tant mieux, ça a été de bonnes étapes. Et on commence à avoir une bonne équipe autour de nous, ça change tout.
Utilisez-vous la scène comme une sorte de test in vivo de ce que vous faîtes sur disque, pour voir ce qui marche sur les gens ?
Luis : C’est moitié-moitié. On a longtemps composé pour la scène, toutFriterday Night a été composé pour la scène. Ca a changé avec Golden Bombay : la moitié des morceaux a été composée pour la scène, mais pour la première fois, on a écrit l’autre moitié en studio, sans se soucier de comment ça allait rendre en concert. Ca a été une belle expérience, donc ça risque de se répéter dans le futur -c’est vraiment intéressant de composer en studio, on ne l’avait jamais fait. Pour Golden Bombay, comme nous avions déjà beaucoup tourné avec Friterday Night, on avait quelques compositions. On était aussi entourés de voix, comme Béni BBQ, qu’on connaissait depuisFriterday Night, Fanny de la Patère Rose, qu’on côtoie depuis très longtemps : ça nous a amenés à essayer des trucs un peu différents. Il y avait un goût, je pense, commun, d’aller vers un truc un peu plus pop, justement : les collaborations avec nos amis chanteurs a apporté ça. Ca peut aussi ouvrir vers les radios, ce qui nous aide du coup à diffuser ce que l’on fait.
Golden Bombay est sorti y’a plus d’un an, ce n’est pas bizarre pour vous d’en faire la promo avec un an de décalage ? Surtout qu’au Québec vous l’avez distribué gratuitement…
Luis : On l’a sorti en magasin en même temps qu’on l’a mis en téléchargement sur le net, contrairement à Friterday Night. Cette promo décalée, on la fait presque plus pour les spectacles qu’on vient faire ici que pour l’album. On a toujours mis les spectacles en avant, et il a bien évolué depuis un an, c’est donc pas non extrêmement gênant. Et ici, la découverte reste possible, contrairement au Québec.
Justement, le modèle économique de Misteur Valaire est assez unique : vous avez décidé très tôt, avant tout le modne, de sortir du modèle classique du groupe, avec une signature sur un label et des disques à sortir. Comment a-t-il été conçu ?
Luis : Une grosse influence qui vient de notre gérant, Guillaume, qui était déjà très impliqué dans l’industrie de la musique, était assez sensibilisé par la baisse des ventes de disques et, en parallèle, par l’essor du web, même avant la gratuité et le téléchargement dit "illégal". Pour nous, il était important de promouvoir le spectacle, c’est ce qu’on voulait vendre, ce qu’on voulait faire goûter aux gens : il était donc naturel, dès 2007, de donner notre album. Ca a commencé comme ça, on s’est dit qu’on allait donner notre album. Au début, on ne demandait rien : on s’est dit que, par le bouche à oreille, les gens allaient venir au spectacle, et que là ils pourraient "consommer" l’album en tant que produit dérivé. Ca a fait son chemin. Au lancement de Friterday Night, il n’y avait personne, personne ne nous connaissait à Montréal, mais après quelques mois, on a commencé à ramasser des courriels en échange –cette liste de diffusion est très importante pour nous, c’est notre fan base. L’album a été téléchargé plus de 50 000 fois à l’heure actuelle. On a unemailing list vraiment efficace, on sait où les gens téléchargent, ça nous dit sur quels territoires on devrait commencer à travailler. Après ça, pour Golden Bombay, on a changé encore de modèle : on l’a sorti à la fois en magasin et on a laissé les gens payer ce qu’ils voulaient sur internet. Le tout de manière autoproduite, via notre structure Mr. Label, une belle compagnie totalement incorporée.
De A à Z c’est vous qui produisez, qui financez tout ?
Luis : Notre modèle étant basé sur le spectacle, il a fallu pour produire l’album se retirer d’une période de spectacles. On a donc demandé aux gens qui avaient déjà téléchargé le précédent album de nous aider à le financer : ils pouvaient pré-payer puis le télécharger aussitôt qu’il serait sur le net, ou l’acheter en avance et on leur envoyait dès qu’on avait la version physique, il y avait différentes offres. Puis on a fait une énorme fête avec tous les gens qui avaient collaboré, qui avaient aidé à produire l’album…
Ca a marché, donc ?
Luis : Ouais, ça nous a donné un bon coup de pouce.
Pour pouvoir faire ça il faut quand même maîtriser un minimum de domaines, que ce soit économiques ou techniques…
Luis : On ne fait pas tout tous seuls. On est très do it yourself, c’est un peu punk, donc assez éloigné du jazz, mais on repose quand même sur des gens qui savent très bien ce qu’ils font. On est une équipe de 8 associés : nous 5, Guillaume notre gérant, Cindy qui est chargée de projet, Loïc qui est coréalisateur de l’album, qui maîtrise l’ordinateur, qui fait aussi la vidéo en spectacle, et un employé qui s’occupe du 2.0
Et quand vous avez distribué Golden Bombay et en physique et en téléchargement libre, comment ça s’est passé, les gens ont quand même acheté l’album ?
Luis : Ca a été surprenant, ça a été du 1 pour 1 : chaque téléchargement amenait une vente en magasin. Ca a fermé le bec de pas mal de monde dans l’industrie québécoise… On n’a jamais nargué qui que ce soit dans l’industrie du disque, on sait que c’est une période de changement, on sait que tout le monde essaie de s’aider, et on ne veut faire chier personne, on ne se prononce pas contre rien. Reste qu’à tous les gens qui disaient que ça nuisait amplement à l’industrie du disque et aux artistes, on peut leur dire que chaque album téléchargé a dans notre cas amené une vente en magasin. Guillaume a justement écrit sur son blog, qui rend compte de notre activité "économique" sur la théorie du 360, le contrat 360 que les labels signent : lui parle de 360 inversé, donc gentiment appelé le 0-6-3. C’est vraiment mettre l’artiste au centre, pour avoir 100% le contrôle.
Comment vous l’expliquez? Les gens tiennent encore à l’objet ?
Luis : Les gens tiennent encore à l’objet, oui. Et chaque album téléchargé, c’est quelqu’un qui va consommer l’album et qui va en parler à quelqu’un d’autre, qui va le consommer ailleurs. Ca va faire venir les gens au spectacle, ça fait parler, ça fait que la musique se transporte.
Vous étiez quasiment les premiers à faire ça ? Avant Radiohead ?
Luis : Radiohead l’a fait environ une semaine après nous. On a été chanceux, on a surfé sur le buzz qu’il y avait à ce moment. Il y avait déjà plein de gens qui donnaient leur musique, mais peut-être pas de manière aussi assumée et claire. Nous, on a basé notre communication là dessus pendant un certain moment, et je crois que c’était le moment de le faire, parce que personne dans l’industrie n’avait de repère. L’important est de se réinventer. Et d’être très transparent : on est toujours restés super honnêtes par rapport à ce qu’on faisait, on a donnés nos chiffres. Mais rien n’est fixé : je crois que ça va bouger encore beaucoup, je ne pense pas que l’avenir soit basé sur la restriction par rapport au téléchargement, je ne crois pas non plus que l’avenir soit basé sur le CD en tant que tel…
Thomas : Les maisons de disques misent vraiment beaucoup sur l’édition, le placement de musique dans des films ou sur des pubs, et sur le spectacle. On n’a pas besoin nécessairement d’un objet physique, ça n’a jamais été le cas : bien avant qu’il y ait le CD ou la cassette, la musique voyageait, par le spectacle ou par autre chose.
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