Misteur Valaire : misteur Free

Nightlife Magazine – Avril 2010

Par François Lachapelle


«C’est ben plus cool de checker les Olympiques à la télé quand t’es à Vancouver que quand t’es ici… Mais faut le vivre pour comprendre.» J’imagine qu’un bon journaliste d’enquête aurait pu remettre en question l’affirmation du percussionniste Luis Clavis, mais comme Misteur Valaire revenait tout juste d’une série de spectacles paraolympiques (ne pas confondre avec paralympiques), au moment de notre entretien, je le crois sur parole.

Les gars, qui se sont faits plutôt discrets sur scène au cours des derniers mois, bizounent (ils préfèrent «bizouneurs» au surutilisé «bidouilleurs») présentement sur leur prochain album, suite de Friterday Night, disque paru en 2007 avec lequel l’électro-jazz de party du groupe a atteint une quarantaine de milliers d’auditeurs, sans vendre une seule copie du disque. Rencontre avec Rob (a.k.a. To: trompette, piano, synthétiseur et programmation), France (basse et synthétiseur), Luis, DRouin (même si mon logiciel de traitement de texte le corrige automatiquement, c’est bien DRouin: saxophone et synthétiseur) et Kilojules (batterie, table tournante, programmation) où on discute Patrick Bourgeois, modèle économique et chicha, et où l’intervieweur ne sait jamais trop si ce qu’il se fait raconter est vrai!

Misteur qui?

«C’est pas un gag, c’est une histoire triste, même», me confie Rob. L’histoire triste, c’est l’origine du nom Misteur Valaire. Comme plusieurs des membres se connaissent depuis la petite école, j’imaginais une simple référence à un personnage marquant de leur jeunesse sherbrookoise. Rob poursuit: «C’est un de nos amis du secondaire, qui est mexicain. Il s’appelle Carlos Ramirez et il voulait changer de nom, renier ses origines pour s’appeler Carl Valaire.» Pour lui montrer qu’ils n’accepteraient pas ça, ils lui ont piqué son nom, en hommage. «C’est un mariachi triste et c’est important qu’il reste comme il est», conclut France.

C’est coiffé de cet hommage nominatif que le groupe fera paraître un premier album (Mr. Brian), en 2005, mais le véritable buzz arrivera avec Friterday Night, disque possiblement aussi connu pour ce qu’il contient que pour la façon dont il a été mis en marché, puisqu’il est disponible gratuitement via le site web du groupe depuis septembre 2007. Unanimement positif face à l’expérience, le groupe a tout de même eu certaines inquiétudes. «Au lancement, on était un peu déçus de voir qu’il n’y avait pas de critiques de l’album… Y’avait pas de critiques négatives, y’avait juste pas de critiques! Mais, au moins, ils parlaient de nous», relate Kilojules. DRouin et Luis se 

partagent un complément de réponse: «je pense que ça va être différent pour le prochain album. Déjà on nous parle plus de musique. De toute façon, on a vite fait le tour de la question: ‘‘vous avez donné votre disque?’’ ‘‘Oui!’’»

Big in Singapour

Ce don de soi se quantifie en nombre de téléchargements; plus de quarante mille, répartis dans 758  villes de 49  pays. DRouin: «On n’aurait jamais pu vendre quarante-trois mille albums en deux ans, en tant que band qui était inconnu y’a trois ans. C’est grandiose! On a atteint quarante mille oreilles!» (En fait, c’est plus 80 000, si on considère que la plupart des gens en ont deux) Ces oreilles sont réparties partout sur le globe: beaucoup au Québec, dans l’Ouest et dans l’Est canadien (pas le centre), au Japon, aux États-Unis, etc. «À Singapour, ça se passe un peu, y’a quelques dizaines de téléchargements», dit Luis. Kilojules réplique: «Mais étonnamment, à Drummond’, ça se passe pas pantoute!» Rob relativise: «Y’ont peut-être pas internet à Drummond’…» Les prochaines tournées seront probablement consacrées à conquérir le centre du Canada et Drummondville.

Son son

Au moment de la rencontre, les cinq diplômés en musique travaillaient à parfaire leur troisième parution. Les extraits entendus avant l’entrevue semblent se diriger vers des sonorités et des formes plus pop, plus ramassées. «Oui, c’était notre intention dès le départ. […] On écoute beaucoup de pop pis on n’est pas gênés de ça!» mentionne Luis. France poursuit: «On est même fiers de réussir à faire des tounes pop, parce que c’est vraiment pas facile!» Entre quelques chansons plus classiques, il y aura encore le côté évolutif, marque de commerce du groupe, au sein duquel acoustique et électronique se côtoieront toujours, mais en laissant une plus grande place au premier: «Les gens ne seront pas déstabilisés par le nouveau stock. On est partis de ce qu’on avait et on l’a fait évoluer», précise France.

Avouant que l’album précédent a été enregistré sans grande technique de travail, les musiciens tentent cette fois de peaufiner les textures et les sons à coups de compresseurs et d’amplis, pour avoir un résultat plus vintage, plus vivant. Luis: «Sans être prétentieux, je pense qu’on a un son et c’est l’objectif d’un band de garder son son.»

Pour réaliser son désir de taper dans le spectre pop, les Misteur ont invité quelques personnes à prêter leur voix. DRouin: «Y’a personne entre nous qui chante, mais l’élément vocal est intéressant à rajouter. Misteur Valaire, c’est instrumental, mais par-dessus ça on est venus rajouter une petite cerise de feature». Luis, qui agit parfois comme chanteur, essaie de s’insurger contre l’affirmation de son collègue, mais les autres le rabrouent rapidement: «T’es pas un chanteur, t’es un animateur!» France en rajoute: «T’es comme Patrick Bourgeois, on sait pas si t’es un animateur ou un chanteur.»

Les «cerises» confirmées au moment de mettre sous presse sont: Fanny Bloom (La Patère Rose), James Di Salvio et Liquid (BranVan  3000), Béni BBQ, Gigi French (alias Giselle C. Webber, anciennement des Hot Springs et/ou Giselle Numba One) ainsi que les élèves de quatrième année de l’école du Sacré-Coeur de Sherbrooke (sans farce). France: «On est un peu enfants-rois pour les features parce qu’on a vraiment eu tous ceux qu’on voulait.»

Connais-toi toi-même
La facilité avec laquelle les gens acceptent de travailler avec eux s’explique peut-être par le fait qu’ils travaillent eux-mêmes ailleurs. Si La Patère  Rose et Grosse Distorsion comptent des Valaire dans leur rang, le groupe Qualité Motel est carrément un projet parallèle de l’ensemble du band, en version allégée. Selon Luis: «Jouer les cinq ensemble sur un autre projet, ça amène une autre drive». France complète: «On n’a pas les mêmes machines, donc on a une autre approche pis ça nous influence quand on revient avec Misteur Valaire.» Le son du prochain album serait d’ailleurs influencé par Qualité Motel, mais on ne sait toujours pas s’ils seront invités à faire la première partie des spectacles de Misteur Valaire.

C’est en spectacle que la musique de Misteur Valaire passe au niveau supérieur, grâce à un emballage visuel où chaque pièce présente une esthétique particulière. Luis: «C’est la différence entre un bon show et un spectacle où tu te pitches les bras dans les airs. Les cues visuels en même temps que l’audio, c’est ça qui fait qu’un show décolle en fou!» France complète: «Mais le plus important, c’est la musique. C’est autour de ça qu’on va travailler tout le reste.» Le cas des nombreux invités sur l’album sera aussi travaillé pour les prestations. «On va essayer des les inviter le plus possible, mais sinon, au niveau de la mise en scène, du visuel ou de l’audio, on va essayer de travailler quelque chose qui est un peu différent de l’album, parce que juste partir une track de vocal, ça devient dull!» explique Luis.

Avant même que l’album ne sorte, les gars ont déjà des réunions avec un directeur artistique qui travaille l’image du spectacle, puisque, comme DRouin le résume si bien: «On est moins bons là-dedans!» Une présence extérieure évitera par ailleurs au groupe de répéter les belles grosses erreurs commises à ses débuts: «On avait des idées de grandeur, faqu’on essayait des affaires louches!» mentionne France. Au registre des affaires louches: des introductions de spectacle assurées par un ami assis en indien, fumant la chicha affublé d’un masque de commedia dell’arte, ou encore par DRouin jouant du sax à genoux sur un banc de méditation fait maison et portant l’inscription «L’infini est un tout». Dans un rire généralisé, le reste du groupe se rappelle: «On avait barré “un tout” pis on avait écrit “une plotte!” DRouin: « j’t’ais en tabarnak!» Dans une confusion générale, le groupe essaie de se justifier: «On était jeunes pis un peu hippies, pis notre style musical était ben différent. C’était jazz et plus sombre.» Ouin, OK.

Tandis que les préparatifs de l’album et du spectacle aboutissent, on ne sait toujours pas sous quel support et selon quel modèle économique l’album sera mis en marché. Devenu un peu malgré lui porte-étendard de la gratuité musicale sur le web (un mois avant Radiohead!), le groupe est encore en négociation sur plusieurs fronts (étiquettes, distribution, supports, etc.). Luis: «On ne serait pas gênés de faire quoi que ce soit, mais je comprends qu’il y a des gens qui seraient fâchés si on faisait juste le vendre». France complète: «Peu importe ce qu’on fait au final, tout va être justifié et justifiable.» En attendant, ils offrent différents «forfaits» aux fans souhaitant donner un coup de main. Luis: «Ce sont les spectacles qui nous financent et comme on a arrêté d’en faire pour enregistrer l’album, c’est le moyen qu’on a trouvé pour se financer».

Passe-droits

Parallèlement, le groupe doit aussi gérer le fait que certains ont abusé de la gratuité de Friterday Night. Le réseau V, notamment, a utilisé une pièce sans consentement pour une capsule vidéo, prétextant que le monteur ne savait pas qu’il n’avait pas le droit d’utiliser la musique. «C’est important d’en parler, parce que c’est des gros joueurs qui ont beaucoup d’argent. Utiliser la musique des artistes sans leur demander, c’est un peu cheap», explique France.

Misteur Valaire ne désire pas investir trop de temps et d’énergie sur le sujet, préférant se concentrer sur la création de l’album. Si V invitait le groupe à faire la promotion du nouveau disque en ondes, les membres devraient «en jaser avant». Luis, par contre, m’assure qu’il n’hésiterait pas une seconde à aller coanimer Dumont 360.

Misteur Valaire
18 Mai
Club Soda | 1255, St-Laurent
mv.mu